mardi 9 septembre 2014

MARTHA (LA SUITE) - LA TOURTE AU QUÉBEC




En 1664, Pierre Boucher, alors seigneur de Boucherville, écrit : « Il y a une autre sorte d'oiseaux, qui se nomment Tourtes ou Tourterelles (comme vous voudrez) : elles sont presque grosses comme des pigeons, et d'un plumage cendré.  Les mâles ont la gorge rouge, et sont d'un excellent goût. Il y en a des quantités prodigieuses et l'on en tue des quarante et quarante-cinq d'un
coup de fusil.  Ce n'est pas que cela se fasse d'ordinaire, mais pour en tuer huit, dix, ou douze, cela est commun.  Elles viennent d'ordinaire au mois de mai, et s'en retournent au mois de septembre; il s'en trouve universellement par tout ce pays-ci. Les Iroquois les prennent à la passée avec des rets; ils en prennent quelques fois des trois et quatre cents d'un coup. »

Dans un texte de 1686, le baron de Lahontan relate que Monseigneur de Laval, évêque de Nouvelle-France, a dû exorciser des tourtes plus d'une fois, « pour le salut des biens de la terre ».

Toutefois...  «La Tourte a été signalée dans la plupart des régions du sud du Québec. Néanmoins, les indices de nidification sont très peu nombreux et il semble que relativement peu d'individus nichaient sur le territoire québécois », expliquent Michel Gosselin et Michel Robert dans Les Oiseaux nicheurs du Québec, premier atlas publié en 1995.

Selon eux, au 18e siècle, de petites colonies étaient établies à Saint-Jean-Dorchester (Saint-Jean-sur-Richelieu) et à Baie-Saint-Paul. En 1887, alors que le déclin était à son maximum, l'espèce a niché jusqu'à Chisasibi (Baie de James), comme si le Québec avait pu servir d'ultime refuge.

Le dernier oiseau du Québec fut un mâle signalé par le gardien de phare de Pointe-des-Monts sur la Côte-Nord, à l’entrée du golfe, en mai 1911.

L'île aux Tourtes, en face de Vaudreuil-Dorion, et Pigeon Hill dans le comté de Brome-Missisquoi, sont parmi les toponymes du Québec rappelant l'espèce.

La Tourterelle triste, pour sa part, arrive plus tard au Québec.  Elle n’y niche en effet pour la première fois à Oka qu’en 1913 (on l'avait même alors pris, pour une tourte). 
                                                                   Son aire de nidification, d'abord restreinte à la région immédiate de Montréal, s'est étendue vers le milieu des années 1950 et son aire d'hivernage s'est agrandie depuis le début des années 1970, en lien avec l'augmentation de la culture du maïs et la popularité des mangeoires.



Tourte et tourtière


En France, aux 17e  et 18e  siècles, la tourtière était un ustensile rond muni d'un couvercle servant à la cuisson de pâtisseries, comme les tartes et les tourtes (pâtés à la viande).

Ce nom vient de l'ancien latin torta, ellipse de torta panis (« pain rond »).
  
Par métonymie, on a utilisé le nom du contenant pour le contenu, comme on l'a fait plus récemment pour paella et tajine; dès 1870 pourtant, le dictionnaire Littré déconseillait cet usage en France.

Donc, nommer tourtière le pâté à la viande n'était pas particulier à la Nouvelle-France, et la tourte, un oiseau nord-américain, ne peut pas être à l'origine du mot tourtière.

Le nom de l'oiseau que Jacques Cartier appelait turtre dans ses écrits vient, quant à lui, du latin turtur dont le diminutif turturella a donné tourterelle.

En 1651, La Varenne proposait dans Le cuisinier françois 34 versions de tourtes (pâtés) dont la tourte aux alouettes et la tourte aux pigeonneaux.

Jean-Pierre Lemasson écrit dans L'incroyable odyssée de la tourtière que, même si l'idée de mettre des oiseaux dans les tourtières existe depuis la nuit de temps, il n'a trouvé nulle part la preuve que les tourtes entraient dans la composition des tourtières au Québec.

Par contre, nos voisins ontariens et états-uniens les mentionnaient souvent comme ingrédient de leur Pigeon Pie.

Même si les écrits sont rares, il est certain qu'on mangeait des tourtes abondamment puisque les bouchers de Québec se plaignaient en 1710 de vendre beaucoup moins de viande durant « le temps des tourterelles », alors que cette manne tombait littéralement du ciel.




mardi 2 septembre 2014

IL Y A 100 ANS DISPARAISSAIT MARTHA, LA DERNIÈRE TOURTE.





Nous reproduisons aujourd’hui un texte de Gaétan Duquette[1] sur la tourte.  Une suite – sur la tourte au Québec - paraîtra la semaine prochaine.
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À l'automne 1813, le naturaliste J.J. Audubon décrit en ces termes l'immense volée de Tourtes voyageuses qu'il a rencontrée près de Louisville, au Kentucky:

« La lumière du jour en plein midi s'en trouvait obscurcie comme par une éclipse; la fiente tombait comme de la neige fondante, et le bourdonnement continu des ailes m'étourdissait. »

Plus loin, un calcul l'amène à conclure que plus d'un milliard d'oiseaux sont passés devant lui en trois heures.

Un siècle plus tard, le 1er septembre 1914 à 13 heures, Martha, la dernière de son espèce, est trouvée morte sur le sol de sa cage au jardin zoologique de Cincinnati, à 150 km à peine de Louisville.

Que s’est-il passé?

Entre 1800 et 1900, la population humaine des États-Unis s'est multipliée par 15, passant de 5 millions à 76 millions d'habitants.

Les immenses forêts de chênes, de frênes et d'érables, qui abritaient entre 3 et 5 milliards de tourtes, sont alors utilisées pour leur bois et en partie remplacées par des pâturages et des terres cultivables.

À partir des années 1850 débute l'industrialisation; les villes se multiplient et grandissent rapidement tandis que l'immigration s'accélère et se diversifie. Pour nourrir tous ces gens, il faut beaucoup de viande.

Pendant des siècles, les tourtes ont donc servi de nourriture aux Amérindiens et, plus tard, aux premiers colons.

Cependant, le développement du télégraphe et du chemin de fer (de 37 km en 1830 à 48 000 km en 1860) va permettre l'avènement d'une chasse commerciale pouvant répondre à la forte demande en adultes et en poussins.


On estime que ce marché, au plus fort de la chasse, était alimenté par au moins mille chasseurs et piégeurs professionnels.


En mai 1871, pas moins 50 000 oiseaux ont été vendus en une journée sur le marché de Boston, et en 1874, dans une seule colonie du Michigan, 700 000 tourtes furent abattues en un mois.

Vers 1882, en Ohio, une douzaine de tourtes vivantes coûtait 5 ¢, alors qu'un couple de cardinaux se vendait 2 $.

Les méthodes de chasse

Plusieurs méthodes de chasse étaient utilisées, la plus populaire étant le tir au fusil.

D'un seul coup, on abattait facilement six oiseaux et deux coups dans un dortoir pouvaient tuer jusqu'à 60 oiseaux.

Des concours de tir aux pigeons furent organisés, dont un où il fallait abattre au moins 30 000 oiseaux avant de pouvoir réclamer un prix.

Il y avait aussi la technique des grands filets où des tourtes aux paupières cousues servaient de leurres.  L’un de ces pièges permettait de capturer jusqu'à 3500 oiseaux en même temps.

Une autre méthode, plus artisanale, consistait à utiliser de longues perches pour faire tomber au sol les oiseaux perchés dans les dortoirs ou  volant bas, pour ensuite leur écraser la tête.

Moins souvent, on faisait brûler des herbes et du soufre dans les dortoirs pour faire suffoquer les volatiles. Les surplus étaient jetés aux porcs ou servaient d'engrais.

Informés par le télégraphe, les chasseurs professionnels traquaient les oiseaux d'une ville à l'autre, d'un État à un autre.

Les tourtes étaient tuées quand elles s'alimentaient, dormaient, nichaient et se déplaçaient. On peut parler de véritables carnages.

À l'été 1878, la dernière volée s'établit pour nicher près de Petoskey, au Michigan. Elle couvrait environ 400 km2. On estime à 1,5 million le nombre d'oiseaux abattus cet été-là.

Les autres causes de l’extinction
Parallèlement à la chasse, la déforestation continuait, réduisant la nourriture principale des tourtes (glands, faînes, châtaignes et fruits) et rendant sa quête de plus en plus difficile (ces arbres ont une production localement très abondante, mais pas à chaque année).

En 1872, les forêts anciennes de l'est des États-Unis ne couvraient plus que la moitié de la surface qu'elles occupaient à l'arrivée des premiers colons. Pendant les trente années où la chasse a été intensive, le dérangement des colonies a amené l'abandon des nids et réduit le nombre de sites de nidification utilisables.

La production étant habituellement d'un seul oeuf par couvée et d'une seule couvée par année, la population a fortement chuté. En dessous d'un nombre minimum critique, une espèce aussi grégaire était condamnée à disparaître.

Résurrection possible?
L'idée de ramener à la vie des espèces disparues n'est pas nouvelle (on n'a qu'à penser au film Le Parc Jurassique). Un groupe de scientifiques s'y intéresse aujourd'hui très sérieusement; le projet Revive & Restore (http://longnow.org/revive/) s'est donné pour mission ressusciter certaines espèces disparues et de les réintroduire dans leur habitat d'origine. Un néologisme est né : dé-extinction.

Le groupe a choisi la Tourte voyageuse comme candidat idéal, et la technique pour recréer cet oiseau emblématique serait théoriquement faisable.

Les tourtes ainsi obtenues, d'abord élevées dans des zoos, pourraient ensuite être placées dans des bois recouverts de filets, avant d'être réintroduites finalement dans leur habitat d'origine.

On espère que les oiseaux seront génétiquement identiques et qu'ils pourront reprendre leur ancien rôle écologique dans les forêts décidues de l'est des États-Unis. Cette seconde étape paraît beaucoup plus ambitieuse...

En effet, lorsque la chasse commerciale a cessé d'être rentable, vers 1880, quelques dizaines de milliers d'oiseaux devaient sûrement encore exister, dispersés dans des habitats adéquats. Et pourtant, l'espèce s'est éteinte malgré tout.

Ceci illustre bien un principe essentiel en matière de protection et de conservation : il n'est pas toujours nécessaire de tuer le dernier couple pour qu'une espèce disparaisse.  


[1] Il y a cent ans disparaissait Martha, la dernière tourte voyageuse, Québec  Oiseaux , 100 e numéro -  volume 25, numéro 3, printemps 2014, 25e anniversaire, pages 22-27


mardi 26 août 2014

L’HÉRITAGE PARTISAN





De nos jours, il ne se passe guère d’élections sans que le nouveau parti arrivant au pouvoir dénonce l’ « héritage » malencontreux laissé par le gouvernement précédent.



Une autre coutume à laquelle adhèrent les élus est de promettre de mettre fin au gaspillage et de réduire les dépenses publiques.



Le premier ministre Couillard n’a nullement hésité à se plier à cette pratique.



Ces manœuvres sont si implantées qu’elles ne font même plus sourciller et suscitent à peine quelque bâillement.



Il faut dire qu’elles ont cours depuis fort longtemps déjà.
 
Félix-Gabriel Marchand

Ainsi, le 25 août 1899, le Canada Français, organe du parti libéral à Saint-Jean, claironne les réussites du cabinet de Félix-Gabriel Marchand.



Marchand a succédé au conservateur
Edmund James Flynn
Edmund James Flynn en 1897 et en deux budgets annuels il a réussi à remplacer un déficit par un surplus.



« Héritant d’un budget de $4 893 927 en 1877, il a réussi à le ramener à $4 127 913 en 1899.



Pour y arriver, il a à la fois réduit les dépenses (-12%) et accru les revenus (+7%) et, selon le journal, cela suffit à emboucher les trompettes de la renommée.



Mais à nos yeux d’aujourd’hui, ce budget, on le voit, aurait suscité une forte levée de boucliers.



En effet, l’administration de la justice se fait amputer 8% de son budget, mais le retranchement le plus affirmé concerne les travaux publics : -72%...



Les recettes éprouvées ont aussi leurs côtés sombres.






mardi 19 août 2014

LE FÉMINISME EN MARCHE...

Joséphine Marchand-Dandurand


Nous sommes à la mi-août 1894. 

Joséphine Marchand, fille du futur premier ministre Félix-Gabriel Marchand, et épouse de Raoul Dandurand, futur président de l’Assemblée générale de la Société des Nations (ancêtre de l’ONU), fait une proposition qui ne se refuse pas.

Membre de l’intelligentsia québécoise de l’époque et journaliste réputée, elle propose à la Supérieure du pensionnat Notre-Dame de Saint-Jean la création d’une médaille d’or afin d’honorer, chaque année, l’élève possédant le mieux la langue française.


Soucieuse de l’avancement des filles, Madame Dandurand saisit toutes les occasions de valoriser auprès d’elles et l’enseignement et la maîtrise de la langue nationale.

Il va de soi que la mère supérieure accepte la proposition avec empressement, mais y ajoute son grain de sel dans un compréhensible souci de réciprocité.

Sachant que Madame Dandurand vient de lancer, tout juste au mois de janvier de l’année précédente, une revue nommée LE COIN DU FEU la bonne sœur propose plutôt de remplacer la médaille par un volume annuel de la revue.

L’élève primée pour son habileté en français pourrait alors goûter appréciablement le style soigné du périodique.

C’est ainsi que les deux femmes se sont alliées pour leur cause commune.

Il faut se souvenir que LE COIN DU FEU fut la première revue canadienne française créée et dirigée par une femme.

De plus, elle se voulait une publication spécialement destinée aux femmes.

En faire un prix de fin d’année en rehaussait la valeur.

Hélas!  L’édition étant déjà une entreprise hasardeuse au 19e siècle,     LE COIN DU FEU dut cesser sa publication en décembre 1896.

Mais le goût du français de qualité lui survit encore.